Ce projet d'économie s'inscrit dans le projet de recherche plus général d'Eryri 2026, incluant différentes disciplines : les sciences de la terre, la biologie, la sociologie, la géographie et le cinéma. Si nos liens ont été forts avec les autres sciences humaines, du fait d'une grande proximité sur les thèmes de questionnement et les méthodes employées, les autres sciences nous ont apporté un soutien dans la compréhension de certains phénomènes naturels et dans la description des paysages.
Le parc national d'Eryri est un lieu riche pour l'étude économique puisqu'il a fait l'objet d'un plan adopté en février 2023 pour une économie touristique durable d'ici 2035. Ce plan a entraîné, en amont, un fort développement de la recherche et des statistiques afin de le fonder sur une expertise scientifique. Il assure par ailleurs la poursuite de ces recherches afin de contrôler et suivre les évolutions du parc. Nous nous inscrivons donc dans une dynamique de recherche plus large au sein du pays de Galles. Pour nous, c'était un terrain de recherche pertinent, à la croisée de nos intérêts académiques.
Nous avons choisi de traiter deux sujets parmi de nombreuses possibilités. Tout d'abord, nous avons voulu traiter des mutations économiques dont le parc a fait l'objet depuis le XVIIIe siècle. Il s'agissait pour nous de dresser l'évolution des trois grands secteurs traditionnels d'activité économique, afin de montrer comment leur évolution a permis, au fur et à mesure, une révolution qui a transformé en profondeur le territoire. Nous voulions aussi montrer comment ces trois secteurs sont encore présents aujourd'hui et entrent parfois en tension. Ensuite, nous avons souhaité nous intéresser à l'avenir, en étudiant la prise en compte du réchauffement climatique dans la gestion actuelle et future de l'activité économique du parc national d'Eryri. Cela a été pour nous l'occasion d'identifier une ambition des autorités du parc à préserver les biens communs, ce qui est nécessairement associé à des besoins de financement multiples. Nous avons donc analysé les financements de cette transition. Enfin, pour étendre notre recherche, nous nous sommes intéressées aux nouveaux produits financiers utilisés, et notamment à la mise en place complexe des crédits carbone.
Le pays de Galles et plus particulièrement la région d’Eryri se sont spécialisées dans l’élevage, les cultures céréalières étant fortement limitées par l’altitude et le relief. De plus, l’humidité quasiment permanente de la région permet une croissance constante de l’herbe, ce qui est idéal pour le pâturage du bétail. Aujourd’hui, les épisodes de sécheresse mettent en difficultés les éleveurs et leurs bêtes, et sont donc contraints de limiter leur activité. A l’origine de subsistance, l’agriculture devient en partie commerciale à l’époque moderne, et bascule complètement vers un modèle de marché lors de l’industrialisation de la région. L’embauche des agriculteurs dans les mines au XIXème siècle puis la mécanisation de l’agriculture permettent la croissance des rendements, rendant autosuffisant et exportateur le Royaume-Uni sur le plan de l’élevage laitier et ovin.
Cwm Idwal
De nos jours, l’agriculture occupe environ 80 % des terres de la région d’Eryri. Ces derniers pratiquent toujours en grande partie l’élevage extensif basé sur le pâturage, souvent opéré sur des terres à haute valeur naturelle. Des modalités de pâturage sont mises en place par le gouvernement gallois et l’organisme Natural Resources Wales, et permettent la préservation d’un équilibre délicat. En effet, autour du lac Llyn Idwal, à Cwm Idwal, le pâturage du bétail et des moutons est banni depuis 1998, et des périodes d’expérimentation avaient été mises en place dans les années 1960 et 1970, pour voir en combien de temps la nature se régénère sans pâturage. Aujourd’hui, dans cette zone, les agriculteurs exercent dans des zones bien définies, et permettent la préservation des terrains.
Ces zones, aux contraintes physiques nombreuses, limitent la diversification des activités des agriculteurs locaux. Ainsi, selon le Aberystwyth University’s Farm Business Survey, avant 2024, une part importante d’entre eux dépendent des aides publiques (PAC, paiement de base de la Politique agricole commune), représentant environ 26,2 % des revenus des agriculteurs gallois (et probablement plus élevée pour la région d’Eryri). En moyenne, 6,9 % des revenus des agriculteurs gallois provient du programme agro-environnemental Glastir (et d’autres programmes similaires), mis en place par le gouvernement gallois, récompensant les pratiques favorables à l’environnement.
Depuis le 1er janvier 2026, la transition entre la PAC et Glastir avec le nouveau système de paiement Sustainable Farming Scheme a commencé mais le dernier rapport ne présente pas encore les impacts sur les revenus des agriculteurs. Cependant, ce changement était déjà cité dans les préoccupations des acteurs (“Uncertainty over the Sustainable Farming Scheme and the fear of lost income, productive land and future scheme eligibility/criteria”). La transition se fait progressivement jusqu’en 2029, avec une baisse de 40 % déjà opérée en 2026. Le versement de cette aide se fait selon trois niveaux, ayant pour but de favoriser une agriculture prenant soin de l’environnement. Le premier niveau, dit” basique”, nécessite la mise en place de 12 actions universelles (santé des sols, gestion intégrée des ravageurs, formation continue, entretien des haies/habitats et bien-être animal), déclenchant le versement d’un paiement de base. Le second palier optionnel comprend des actions à réaliser volontairement (soutien à l'agriculture biologique, création d'habitats spécifiques ou ouverture d'accès au public), et permet d’augmenter les revenus. Enfin, le dernier niveau dit collaboratif inclut des projets menés à l’échelle d’un paysage ou d’un bassin versant, en collaboration avec d’autres exploitants ou voisins. D’autres conditions de taille ou de contrôle sont mises en place pour être éligible à ce programme.
Le reste des revenus proviennent majoritairement de l'élevage de moutons (48,8 %) et bovins (8,5 %).
Un agriculteur local élevant des moutons et des chevaux avec qui nous avons eu un entretien n’a pas soulevé de problématiques particulières à ce nouveau mode de revenu, autre qu’il est indispensable à la survie de ces métiers. Il nous a aussi informé qu’ il atteint le niveau maximal, ayant une agriculture biologique et étant membre d’une coopérative agricole menant des projets (valorisation de leurs activités via le système de crédits carbones, action de sensibilisation). Ce fermier a commencé son activité en 1998, et s’occupe de moutons, dont il vend les agneaux, et de chevaux, qu’il vend pour des courses hippiques et aux forces de police ou militaires de différents pays. Il a mis en avant un changement dans les sources de revenu des éleveurs de moutons, avec un passage d’un revenu par mouton à un revenu par hectare. L’ancienne politique encourageait les éleveurs à posséder de nombreux animaux, ce qui a pu contribuer à un pâturage trop intense dans certaines zones du parc. Selon notre interlocuteur, les troupeaux sont aujourd’hui plus réduits, notamment dû à la perte de valeur de la vente de laine.
L’agriculteur réfléchit à la transmission de sa ferme à la génération suivante. Sa fille et son beau-fils vont reprendre l’exploitation, en introduisant un bétail de vaches. Cette espèce aura aussi une vocation de préservation de l’espace, grâce à un geste de pâturage différent des moutons.
Moutons de l'élevage d'Alun Davies, agriculteur dans le parc naturel d'Eryri
Le parc Snowdonia abrite les plus grandes forêts du Pays de Galle nord. En effet, à l’office de tourisme nous avons visionné un film qui expliquait qu’après la Première guerre mondiale, le gouvernement du Royaume-Uni a décidé de planter des forêts pour ne plus manquer comme ce qu’ils ont expérimenté entre 1914 et 1918. Aujourd’hui, les différents types de forêts sont gérées à l‘échelle galloise par le National Forest for Wales, et le gouvernement gallois attribue des subventions pour financer la création, l'entretien et le développement de nouvelles zones boisées. Le pays de Galles abrite aussi des forêts pluviales tempérées, riches en biodiversité. Ces dernières font l’objet d’efforts de conservation particuliers, notamment en collaboration avec des associations locales.
Isobel Marshal-Andrews, Conservation Manager pour Snowdonia Society, une association visant à protéger le paysage et les particularités naturelles du parc national, met en place des actions de reforestation, ainsi que de lutte contre les espèces invasives dans les forêts pluviales tempérées. Parmi elles, les plantes nuisibles comme le rhododendron pontique (Rhododendron ponticum) sont éliminées pour empêcher l’étouffement de la flore locale. Leurs actions sont possibles grâce à des volontaires, environ 750 inscrits, avec environ 300 personnes réellement impliquées. L’association mène aussi des actions liées à la limitation des impacts du tourisme : nettoyage des déchets laissés par les visiteurs, entretiens des chemins de randonnée ou encore des plaidoyers au sujet de certaines installations (énergétiques ou touristiques).
Forêt de Betws-Y-Coed
Forêt de Betws-Y-Coed
Nous avons visité la mine de cuivre de Sygun, située au nord de la ville portuaire de Porthmadog, connue au XIXe siècle pour son activité d'exportation de l'ardoise, dans le nord-ouest du Pays de Galles. Les galeries de cette mine ont été creusées dans la montagne durant la révolution industrielle, afin d'atteindre les filons riches en cuivre situés au cœur de la montagne. Les mineurs vivaient principalement dans le village avoisinant la mine, appelé Beddgelert. Au XIXème siècle, selon les panneaux explicatifs de la mine, plus de 70 habitants du village étaient employés dans la mine de cuivre. Il s'agissait d'une industrie majeure pour une si petite communauté (460 habitants selon le dernier recensement de 2021), au point qu'on pourrait qualifier cette situation économique de monopsone. Ce phénomène n'était pas isolé puisque les mines d'ardoise environnantes fonctionnaient souvent selon le même schéma, employant la quasi-totalité de la main-d'œuvre disponible dans les villages alentour.
Mais au milieu du XIXe siècle, l'essor de l'électricité a fait exploser la demande en fils de cuivre, poussant les industriels à importer un cuivre étranger moins coûteux. Les mines de Snowdonia étaient alors incapables de rivaliser, et l'industrie est entrée en déclin dans la région. Malgré des tentatives d'innovation technique, avec la mise au point du procédé de flottation en 1898 qui permettait d'extraire davantage de cuivre du minerai, la mine a fini par fermer définitivement. Le manque de réserves de cuivre, conjugué à la concurrence internationale et à une productivité insuffisante, est avancé pour justifier cette fermeture.
Abandonnée tout au long du XXe siècle, elle a finalement été convertie pour des usages touristiques et éducatifs en 1986. Il est maintenant possible de la visiter sans réservation et en autonomie. Il y a le tour en lui-même, où nous circulions à travers les galeries pour nous rendre compte, en partie, du quotidien des ouvriers miniers de l'époque. Si des panneaux tentaient de nous expliquer les mécanismes et procédés permettant l'extraction du cuivre à l'époque, il était difficile d'en comprendre véritablement la technicité et les difficultés. Le circuit était toutefois splendide, avec une mise en valeur particulière des stalactites et stalagmites, révélant que ce n'est pas seulement le patrimoine industriel du site qui est mis en avant dans cette visite, mais aussi sa dimension visuelle et géologique.
Géologie esthétique des mines de cuivre
Formation de stalagmites et de stalactites dans la mine de cuivre de Sygun
Stalactites et stalagmites
L’abandon de la mine à partir de 1903 n’a en effet pas laissé le site inchangé. En l’absence d’entretien, de forage et de passage dans les carrières, se sont formées des stalactites et stalagmites. Ces concrétions minérales, appelées spéléothèmes, se constituent grâce à l’infiltration d’eau dans de la roche calcaire. Le calcaire étant chargé en carbonate de calcium, il réagit avec le CO2 et se dissous dans l’eau, formant une solution de bicarbonate de calcium. Des fissures et aspérités permettent la percolation de cette solution, jusqu’à atteindre l’air libre et couler goutte à goutte. Le bicarbonate de calcium précipite alors sous forme de carbonate de calcium, pour former des stalactites en hauteur, sur les parois ou plafonds d’une cavité. Les stalagmites se forment à l’inverse sur les sols, par la chute lente de gouttes, généralement en dessous des stalactites. Si la croissance moyenne de stalactites et de l’ordre d’1mm par an, la présence d’un haut taux de calcaire et de conditions chaudes et humides favorisent une croissance rapide des concrétions. Ainsi, en un peu plus d’un siècle se sont formées des stalactites et stalagmites de plusieurs dizaines de centimètres à Sygun Copper Mine, pour le plaisir des touristes !
Des couleurs singulières
Les couleurs variées de la mine peuvent elles aussi être expliquées par la minéralogie. Au contact de l’air humide, les métaux contenus dans les roches s’oxydent. Le cuivre oxydé prend alors des teintes vertes et bleues, formant de la malachite par exemple . Le fer oxydé peut lui se teinter de couleurs rouge orangées. En outre, la visite nous apprend qu'on trouvait aussi des traces d'or et d'argent dans le minerai. Plus de 80 ans après sa fermeture, le site de Sygun a donc su tirer profit de la reconversion économique de la région, passant d'une valorisation économique du minerai pour ses propriétés industrielles à une mise en valeur de l'esthétique de la géologie locale.
"Sygun Copper Mine is one of the wonders of Wales – a remarkable and impressive example of how our precious industrial heritage can be reclaimed, restored and transformed into an outstanding attraction."
Le Nord ouest du Pays de Galles a un paysage marqué par la présence de terrils d’ardoise. Témoin de l’impact anthropique sur le paysage, ces terrils sont la mémoire d’une activité industrielle de grande ampleur sur ce territoire : l’industrie ardoisière.
Longtemps artisanale, cette dernière prend véritablement son essor avec la révolution industrielle. Le tournant décisif survient en 1782, lorsque Richard Pennant, futur Baron Penrhyn, rachète les exploitations indépendantes et ouvre une nouvelle carrière près de Bethesda. Celle-ci deviendra la carrière de Penrhyn, la plus grande carrière d'ardoise au monde. Une dynamique similaire se met en place à Dinorwig, près de Llanberis, où une grande association reprend l'exploitation en 1787. Ces deux sites, avec les carrières de la vallée de Nantlle et les mines souterraines de Blaenau Ffestiniog, deviennent les piliers de l'industrie galloise. L'abolition de la taxe sur l'ardoise en 1831, combinée à la construction de voies ferrées reliant les carrières aux ports accélère considérablement la production. À la fin des années 1870, le Pays de Galles produit 450 000 tonnes d'ardoise par an, contre à peine 50 000 tonnes pour le reste du Royaume-Uni, et en 1882, il assure 92 % de la production britannique, les carrières de Penrhyn et Dinorwig fournissant à elles seules la moitié de ce total.
Cette prospérité transforme profondément la région puisque les villages environnants voient leur population exploser, à mesure que des milliers d'hommes affluent pour travailler dans les carrières. L'apogée est atteinte en 1898, avec 17 000 ouvriers produisant un demi-million de tonnes d'ardoise à l'échelle du pays.
Mais cet âge d'or est suivi d'un déclin progressif, précipité par de graves conflits sociaux à Penrhyn au tournant du siècle, puis par la concurrence des importations françaises et l'essor des tuiles comme matériau de couverture alternatif. Tout au long du XXème siècle, les fermetures se multiplient jusqu'à ce que la plupart des grandes carrières cessent leur activité dans les années 1960 et 1970. Aujourd'hui, si la production subsiste à une échelle très réduite, notamment à Penrhyn, plusieurs anciens sites ont été reconvertis en attractions touristiques, comme la création du National Slate Museum à Dinorwig.
Ce paysage d’ardoise du nord-ouest du pays de Galles est inscrit sur la liste du patrimoine mondial par l’UNESCO en 2021. Il est le symbole du passage d'une économie essentiellement industrielle à une économie dans laquelle le tourisme est désormais central. Cette marque onusienne incite de nombreux voyageurs à venir visiter le parc national d'Eryri et les anciennes carrières d'ardoise ; il suffit de s'y promener pour être impressionné et émerveillé par les vestiges de cette industrie disséminés dans le paysage.
Carrière d'ardoise de Dinorwig
Un autre vestige remarquable est le Ffestiniog Railway, une ligne de chemin de fer construite entre 1833 et 1836 pour transporter l'ardoise des carrières de Blaenau Ffestiniog jusqu'au port de Porthmadog. À cette époque, elle remplace un système coûteux de transport par bêtes de somme puis bateaux fluviaux. Elle fonctionne d'abord par gravité à la descente et traction hippomobile à la remontée, avant l'arrivée de la vapeur en 1863. Elle connaît son apogée entre 1870 et 1880, avec l'invention des locomotives Fairlie qui en font une référence mondiale de l'ingénierie ferroviaire à voie étroite. Le déclin de l'ardoise à partir des années 1880 (concurrence des lignes à voie normale, nouveaux matériaux de toiture, grèves) s'accompagne d'une bascule progressive vers le tourisme, avant la fermeture complète en 1946. La ligne est ensuite abandonnée jusqu'à sa reprise par des bénévoles passionnés à partir des années 1950, avec une réouverture complète jusqu'à Blaenau Ffestiniog en 1982. Le tourisme se greffe donc progressivement sur l'infrastructure existante pendant le déclin minier, puis prend intégralement le relais après une parenthèse d'abandon. C'est un cas de reconversion "en douceur", portée par la société civile (passionnés, bénévoles) plutôt que par une politique publique planifiée.
Née en 1922 de la fusion de plusieurs tramways ardoisiers antérieurs, la Welsh Highland Railway est un échec presque dès l'origine. Très rapidement elle est presque totalement dépendante du tourisme, qui met du temps à se développer, alourdie par une dette de construction qu'elle ne parvient jamais à rembourser. Elle ferme en 1937, et ses rails sont démontés pendant la Seconde Guerre mondiale. Elle ne connaît donc aucune continuité d'exploitation. C'est une reconstruction intégrale, menée entre les années 1990 et 2011 par la Ffestiniog Railway, qui aboutit à une liaison complète Caernarfon–Porthmadog–Blaenau Ffestiniog (près de 64 km de voie étroite au total). Cette ligne est donc un cas de reconstruction ex nihilo entièrement pensée pour un usage touristique, sans lien fonctionnel avec l'activité minière d'origine.
Il y a un réel objectif de préserver la ligne de train pour les générations futures, dans le sens d’une forme de fierté nationale, et d’un héritage auquel les Gallois sont attachés.
Panneau d'affichage du Ffestiniog & Welsh highland railway dans le village de Beddgelert
En 2023, le nombre de visiteurs s’élevait à 4,89 millions dont 3,21 millions sur la journée et 1,69 million dormant sur place. Au total, le tourisme a généré 822,59 millions £, dont 198,96 millions £ par les touristes venant une seule journée, contre 523,53 millions £ pour les touristes logeant sur place. Ainsi, un touriste journalier apporte en moyenne 61,8 £ par jour lorsqu’il vient sur la journée, contre 309,8 £ sur un voyage sur plusieurs jours. Avec une moyenne de 5,3 jours de voyage en 2021, on peut conclure que les touristes restant plusieurs jours dépensent en moyenne 58,4 £ par jour.
Données provenant du site internet du Eryri National Park Authority
En 2022, la fréquentation des chemins de randonnée du parc a été mesurée à différents endroits stratégiques. Cette mesure peut nous servir de proxy pour mesurer la fréquentation du parc, surtout visitée pour ses paysages (71 % des sondés citent le paysage, les plages et la campagne comme raison de leur choix de destination).
Un employé de l’office de tourisme du village de Betws-y-Coed nous a indiqué que le parc connaît des pics de fréquentation entre mai et septembre, avec une période resserrée autour de juillet et août pour les familles avec enfants. Il observe aussi une affluence importante lors des autres vacances scolaires et jours fériés, avec un public plutôt britannique. En 2022, le pic de fréquentation avait lieu au mois d’août, avec 102 437 visiteurs sur un échantillon de chemins de randonnées, et décembre était le mois le plus calme (9136 visiteurs).
Données provenant du site internet du Eryri National Park Authority
Du côté des habitants, en 2021, la population du parc national d’Eryri était de 24 418 habitants, contre 25 702 en 2011 (-5,0 %). Comparativement, le pays de Galles a connu une augmentation de +1,4 % de sa population sur la même période. Les habitants de la région du parc national sont davantage actifs que les habitants du pays de Galles (52,6 % contre 51,9 %). En 2021, le taux de chômage à Eryri était inférieur à la moyenne galloise (2,1 % contre 2,5 %). Cependant, la part de population âgée est plus importante (28,7 % des habitants d’Eryri avaient 65 ans ou plus, pour 21,4 % au pays de Galles) et en augmentation (+3,5 % entre 2011 et 2021), amenant à une part importante des habitants retraités (31,2 % contre 24,7 % au pays de Galles).
Les données communiquées par le parc national d’Eryri sur la répartition des types d’occupation des habitants de la région sont à remettre dans le contexte de la pandémie de Covid-19, leurs données datant de 2021. L’organisation ne communique pas de données plus récentes sur cette répartition.
Données provenant du site internet du Eryri National Park Authority
Comparé au pays de Galles, davantage d’habitants du parc national d’Eryri travaillent dans les domaines “Agriculture, Énergie et Eau” (10,4% Eryri, 3,7% Wales) et “Hospitalité et activités de services alimentaires” (10,8% Eryri, 5,2% Wales).
Dans le plan Welcome to Wales : Priorities for the visitor economy, le gouvernement gallois établit des priorités pour l’activité touristique jusqu’en 2025. L’ambition de ce plan est de permettre une croissance économique via le tourisme et bénéficiant aux locaux ainsi qu’aux paysages (“including environmental sustainability, social and cultural enrichment and health benefits”). L’élément central de leur réflexion est de “faire la différence pour les gallois” et de respecter deux concepts gallois : “Bro” et “Byd”. “Bro” a pour vocation d’apporter du bien-être aux habitants, tandis que “Byd” assure le respect des standards internationaux de qualité. Ainsi, le plan se concentre sur quatre thématiques : excellence des produits et des lieux, qualité de l’expérience des visiteurs, une marque galloise innovante et un secteur engagé et vibrant. Le plan se concentre sur une méthode de prévention au sujet des thématiques de pauvreté, santé, environnement et cohésion communautaire.
Une fois ce constat dressé, il est intéressant de se questionner sur le rapport des habitants à ce tourisme croissant. Nous avons donc posé des questions sur ces thèmes lors de nos différents entretiens.
Le témoignage d'un employé de l'office de tourisme, en poste depuis 2004, atteste d'une évolution des motivations des visiteurs : d'une activité essentiellement centrée sur la randonnée et la visite des lieux naturels, on est passé à une diversification vers des activités à sensations, comme l'accrobranche ou les expéditions souterraines. Avec cette diversification, les emplois liés au tourisme occupent une place plus importante dans la région qu'à l'échelle nationale (10,8 % à Eryri contre 5,2 % au Pays de Galles). Les données disponibles permettent une comparaison entre 2011 et 2021, mais la proximité de cette dernière date avec l'épisode pandémique ne permet pas d'attester réellement de l'évolution des emplois dans les secteurs liés au tourisme (transport, services hôteliers, saisonniers). Certaines associations, comme la Snowdonia Society, dénoncent par ailleurs la précarité de ces emplois touristiques, fondés sur un modèle saisonnier qui ne bénéficie pas directement aux habitants locaux (grandes surfaces, hôtels tenus par des non-locaux). Selon le même interlocuteur, le basculement vers le tourisme comme principale source d'emploi remonte à une vingtaine d'années.
Isobel Marshall-Andrews, de la Snowdonia Society, nous a également parlé de la présence croissante d'Airbnb et de ses conséquences sur les populations locales — la plus marquante étant la difficulté croissante à se loger. Cette dynamique pose aussi un problème pour la défense de la culture et de la langue galloises, dans la mesure où les personnes qui achètent ces biens ne prennent pas nécessairement la peine de s'investir dans la culture locale ou d'en apprendre la langue.
Nature aux alentours du village de Beddgelert
Devanture d'une auberge dans le village de Beddgelert
D'après le Gwynedd and Eryri Sustainable Visitor Economy Plan 2035, la région attire des visiteurs fascinés par son environnement naturel et ses communautés. Le plan dresse toutefois le constat qu'il est nécessaire de revoir les priorités de l'économie touristique et de travailler différemment, afin d'équilibrer les bénéfices du tourisme pour les communautés du Gwynedd et d'Eryri avec la protection de leur environnement, de leur langue et de leur culture pour les générations futures.
Cette pression se reflète directement dans les prix de l'immobilier : entre 2020 et 2022, le prix moyen des logements est passé d'environ 215 000 £ à plus de 272 000 £, avant de baisser en 2023 sous l'effet de la hausse des taux d'intérêt et des difficultés d'accès au crédit. Cette flambée s'explique en grande partie par la pandémie de Covid-19 et le Brexit : le télétravail a permis à davantage de personnes de s'installer dans des zones au cadre de vie attractif comme les parcs nationaux, tandis que les restrictions de voyage ont favorisé les « staycations » et multiplié l'achat de résidences secondaires ou de locations touristiques. Certaines communautés sont particulièrement touchées, comme Beddgelert, où 34 % des logements sont des résidences secondaires ou des locations saisonnières — un village que nous avons visité et qui nous a en effet paru largement tourné vers le tourisme.
Face à cette pression sur le marché du logement, le gouvernement gallois et les autorités locales ont réagi en introduisant des surtaxes sur la taxe d'habitation pour les résidences secondaires, ce qui pousse certains propriétaires à requalifier leurs biens en locations de courte durée soumises à une fiscalité professionnelle plutôt qu'à la taxe d'habitation. L'essor de plateformes comme Airbnb complique néanmoins la situation : ces locations échappant souvent aux cadres réglementaires existants, leur nombre réel reste difficile à évaluer précisément, bien qu'une enquête menée par le Cyngor Gwynedd en 2019 ait constaté une augmentation significative de ce type d'hébergement dans les régions de Dwyfor et Meirionnydd. À terme, ces mesures pourraient réduire le nombre de résidences secondaires et favoriser un retour à une occupation permanente des logements par des habitants locaux, avec des conséquences potentiellement positives pour la vitalité des communautés concernées.
Selon la typologie formulée par Samuelson en 1954 dans son article The Pure Theory of Public Expenditure, un bien commun se caractérise par une non-exclusion d'usage combinée à une rivalité dans la consommation. Son usage par un acteur réduit la quantité disponible pour les autres, sans qu'il soit possible d'en écarter quiconque, par exemple en instaurant un prix d'accès. Les travaux d'Ostrom ont permis d'affiner cette analyse en identifiant deux externalités négatives propres à la gestion de ces ressources : d'une part, la surexploitation, chaque utilisateur bénéficiant pleinement de la quantité qu'il prélève tout en ne supportant qu'une partie du coût de ce prélèvement ; d'autre part, un problème de gestion du stock, chaque utilisateur contribuant à la fourniture de la ressource sans en retirer qu'un bénéfice partiel. C'est la combinaison de ces deux mécanismes qui peut conduire à la tragédie des communs, en particulier lorsque la ressource est partagée par un grand nombre d'utilisateurs peu coordonnés entre eux. Ostrom nuance toutefois ce risque : il ne se matérialise pas systématiquement, et l'État comme le marché ne constituent pas nécessairement la meilleure réponse pour l'éviter. Les arrangements institutionnels les plus efficaces entre utilisateurs sont, selon elle, ni entièrement publics ni entièrement privés.
Le cas de la cascade de Rhaeadr y Cwm, dans la gorge de Cwm Cynfal, illustre à cet égard un véritable conflit d'usage autour d'une ressource commune : l'eau de l'Afon Cynfal. Un projet de barrage hydroélectrique y prévoyait de dévier jusqu'à 70 % du débit de la rivière, classée Site of Special Scientific Interest (SSSI) en raison de la rareté des mousses et hépatiques qui dépendent de son humidité constante. Porté par trois frères agriculteurs de la région, ce projet répondait à une logique de diversification économique : dans une zone parmi les plus pluvieuses du pays de Galles, la ressource en eau constitue un potentiel de revenu complémentaire non négligeable pour des exploitations agricoles par ailleurs soumises à des marges de plus en plus contraintes, à travers la revente d'électricité au réseau national.
Notre expérience de terrain nous a permis de recueillir les positions de deux parties directement engagées dans ce conflit. Nous nous sommes entretenues avec une représentante de la Snowdonia Society, association engagée depuis plus de cinquante ans dans la protection du parc, opposée au projet. Pour elle, les "circonstances tout à fait exceptionnelles" qu'exige la politique galloise d'urbanisme pour autoriser un développement en zone SSSI n'étaient pas réunies à Cwm Cynfal. L’association a d'ailleurs saisi directement la ministre galloise chargée de l'urbanisme pour contester l'interprétation retenue par l'autorité du parc, sachant qu’une expertise avait conclu que le caractère et la valeur paysagère de la cascade seraient irrémédiablement dégradés. Nous avons également rencontré Alun Davies, agriculteur de la région favorable au projet. De son point de vue, ce type de schema représente une opportunité légitime de diversification pour des exploitations agricoles confrontées à des revenus de plus en plus précaires, et l'exploitation d'une ressource abondante comme l'eau, dans une région qui compte parmi les plus arrosées du pays de Galles, ne devrait pas être disqualifiée par principe au nom de la préservation d'un paysage. Il nous a d’ailleurs précisé avoir réalisé le même type de travaux hydroélectriques dans une cascade située sur ses terres.
Ces deux témoignages illustrent avec précision les mécanismes décrits par Ostrom. D'un côté, un bénéfice privé et immédiat pour des exploitants dont l'activité agricole traditionnelle peine à rester viable ; de l'autre, un coût diffus et potentiellement irréversible pour l'écosystème du site et pour l'ensemble de la communauté qui valorise ce paysage. Le conflit a par ailleurs dépassé les seules parties prenantes locales : le gouvernement gallois est intervenu directement pour retarder la décision de l'autorité du parc, saisi par une coalition d'associations environnementales. Le projet a finalement été approuvé en juin 2026 par l'autorité du parc, à une voix d'écart seulement (huit voix contre sept), le rapport officiel justifiant cette décision par le fait que l'atteinte des objectifs d'énergie renouvelable constituait une "circonstance tout à fait exceptionnelle" suffisante pour autoriser un développement au sein d'un site classé.
C'est précisément cette tension entre exploitation économique et préservation des ressources que le plan Eryri 2035 entend résoudre en plaçant la durabilité au cœur de sa stratégie : "sustainability at the heart of everything - language, culture, environment, heritage and community". Le document affirme l’urgence de veiller à ce que le développement touristique et économique bénéficie directement aux communautés locales du parc, dans une logique de conservation à long terme des ressources pour les générations futures. Le cas de Cwm Cynfal montre cependant que cette ambition affichée se heurte, dans sa mise en œuvre concrète, à des arbitrages difficiles entre plusieurs formes légitimes de durabilité — durabilité écologique d'un côté, durabilité économique des exploitations agricoles locales de l'autre — que le plan peine à trancher a priori, et qui se rejouent au cas par cas dans chaque conflit d'usage.
Le budget du parc national permet de répondre aux objectifs inscrits dans la loi Environment Act 1995, mis à jour en 2021, qui stipule l’importance de « préserver et valoriser la beauté naturelle, la faune et le patrimoine culturel des parcs nationaux ; et promouvoir auprès du public les possibilités de comprendre et d’apprécier les qualités particulières du parc». La gouvernance du parc a aussi :« l’obligation de s’efforcer de favoriser le bien-être social et économique des communautés locales, et donc de jouer un rôle essentiel dans l’encouragement d’un développement rural durable et le soutien à l’économie locale. » Des audits sont régulièrement réalisés afin de s’assurer que les financements alloués par les différents acteurs contribuant au fonctionnement du parc permettent de répondre à ces objectifs et d’assurer la soutenabilité de ses finances.
L’autorité du parc national d’Eryri reçoit des financements de plusieurs acteurs, dont le plus important reste le gouvernement gallois (Welsh Government). En 2024-25, le National Park Grant s’élevait à £4,12 millions, soit environ 75 % du financement du parc, et les prélèvements (levy) versés par les autorités locales constituantes, représentaient les 25 % restants. Le montant du financement accordé par le Welsh Government détermine ainsi directement le niveau du levy demandé aux autorités locales constituantes : pour 2025-26, par exemple, une hausse de 5 % du financement de base, soit £206 000 supplémentaires, devait entraîner une augmentation de £68 000 du levy. À ces financements principaux s’ajoutent d’autres recettes, notamment des subventions externes destinées à des projets spécifiques, des revenus tirés des centres d’information et des parkings, ainsi que des revenus d’intérêts financiers. L’autorité du parc précise que la plupart des projets sont financés par des subventions externes et indique avoir reçu £300 000 d’intérêts bancaires à fin janvier 2025.
Les récentes périodes d’austérité budgétaire au pays de Galles, combinées à l’inflation, ont accentué les contraintes pesant sur les finances publiques. Selon l’Institute for Fiscal Studies, bien que le pays de Galles dépense davantage par habitant pour ses services publics que l’Angleterre (+15,4 % de dépenses publiques identifiables par habitant en 2024-25, dont +14,9 % pour les services publics et +16,4 % pour les prestations sociales), les perspectives budgétaires restent contraintes. Le gouvernement gallois avait initialement prévu d’utiliser l’intégralité de ses réserves afin de compléter les budgets définis avant les élections. Toutefois, le budget final 2026-27, adopté par le parlement gallois (Senedd) en janvier 2026 à la suite d’un accord avec Plaid Cymru, a permis d’allouer £180 millions supplémentaires à la santé et aux services sociaux, portant leur budget à une hausse de 3,6 % en 2026-27, ainsi que £112,8 millions supplémentaires aux collectivités locales, soit une hausse de 4,5 %. Malgré ces financements supplémentaires, les services publics gallois restent soumis à d’importantes contraintes budgétaires et à des pressions liées à l’inflation, aux salaires et à la demande de services.
En 2022-23, le budget attendu pour les parcs nationaux gallois pour les deux années suivantes était constant (10,479 millions de livres sterling, dont 4,120 millions pour Eryri), ne prenant pas en compte l’inflation frappant le pays (+4,0 % sur un an en décembre 2023), notamment à la sortie de la pandémie de Covid-19 (jusqu’à +9,6 % en octobre 2022). Le Medium Term Financial Plan met en lumière les pressions budgétaires et financières subies par le parc, forcé d’utiliser ces réserves pour se financer (14 % de son budget en 2022-23). Pour pallier ses mesures d’austérité, le gouvernement gallois incite l’autorité du parc à diversifier ses sources de financement, notamment via le développement d’activités commerciales. Cependant, l’audit budgétaire de l’année 2022-23 considère cette diversification risquée, et nécessitant une gouvernance formée au management de ces risques et de la diversification de revenus, afin que les nouveaux objectifs soient remplis sans risques financiers.
L'Eryri Communities Fund soutient les communautés locales résidant au sein du parc, afin de développer des projets sur plusieurs thématiques, améliorant leurs conditions de vie : "infrastructures vertes; amélioration de l’accès aux loisirs, la santé et au bien-être; production d’énergie verte, améliorations environnementales locales, telles que la gestion des déchets et des détritus, développement de l’esprit de communauté; prospérité de la langue galloise et décarbonation”.
Ainsi, ce budget créé en 2021 et complémentaire aux autres sources de financement et administré par la National park Authority, permet l’amélioration des conditions de vie des habitants du parc national d’Eryri sur le plan de la transition énergétique et environnementale, ainsi que la préservation de l’identité culturelle.
Depuis 2023, 50 % des projets sont liés à des infrastructures vertes et à la décarbonisation des activités journalières et de transports des habitants (installation de panneaux solaires, amélioration de l’efficience énergétique des bâtiments, installation de parking à vélos et bornes de chargement pour les véhicules électriques).
Cependant, ce fonds se concentre sur la population locale et ne soutient pas une amélioration de l’impact carbone de l’activité touristique et l’atténuation des conséquences du changement climatique sur les zones protégées.
Le financement du parc passe aujourd’hui par différents outils, incluant les émissions carbones, la préservation de l’environnement et de la biodiversité dans leurs critères.
Un crédit carbone est un instrument financier représentant une tonne d'équivalent CO₂ dont l'émission a été évitée ou séquestrée par un projet donné (reforestation, restauration d'écosystèmes, énergies renouvelables, etc.). Un organisme indépendant certifie le volume de carbone évité ou capté selon une méthodologie standardisée, dans notre cas, le Peatland Code de l'IUCN (International Union for Conservation of Nature) pour les tourbières britanniques, ce qui transforme un service écosystémique en actif échangeable. L'acheteur, généralement une entreprise cherchant à compenser des émissions résiduelles qu'elle ne parvient pas (ou pas encore) à réduire en interne, finance ainsi directement le porteur de projet. Le marché carbone volontaire, sur lequel s'inscrit ce type de transaction, se distingue des marchés réglementés (type EU ETS) par l'absence d'obligation légale d'achat : la demande y est purement discrétionnaire, portée par des engagements RSE ou des stratégies de neutralité carbone. Diverses critiques sur ce système existent, notamment autour de la notion de droit à polluer et du manque d'incitation pour les grandes entreprises à réellement réduire leurs émissions, lorsqu’elles peuvent les racheter.
Le pays de Galles a expérimenté ce mécanisme avec le premier projet de restauration de tourbières financé par le marché carbone dans le pays, sur le site de Bwlch y Groes (66 hectares), à la lisière du parc national d'Eryri, sur les terres de la ferme Pennant exploitée par la famille Roberts. Le site, dégradé par des siècles de brûlis et de surpâturage, a fait l'objet de travaux de reprofilage et de blocage des réseaux d'érosion durant l'hiver 2020-2021.
Le montage financier repose sur une logique de cofinancement : d'une part, une subvention publique via le Welsh Peatlands Sustainable Management Scheme, porté par la Snowdonia National Park Authority ; d'autre part, des crédits carbone vendus au secteur privé, rendus commercialisables grâce à la validation du site sous le Peatland Code de l'IUCN, le troisième site gallois certifié, mais premier à combiner ainsi finance carbone et financement public. L'intermédiation a été assurée par le courtier Forest Carbon, qui a également pris en charge une partie du risque de trésorerie en avançant une fraction du produit des ventes avant même qu'un acheteur ne soit identifié. Ce mécanisme d'amorçage réduit la contrainte de liquidité pesant sur des porteurs de projet de petite taille, typiquement des exploitations familiales.
Ce montage a permis de générer 2 335 tonnes de CO₂ économisées sur 35 ans, intégralement rachetées par la brasserie DEYA Brewing (Cheltenham), en quête de crédits pour compenser une partie de ses émissions résiduelles, notamment celles liées au transport de houblon importé des États-Unis et de Nouvelle-Zélande. L'entreprise elle-même reconnaît le décalage temporel propre à ce type d'actif : les 35 années nécessaires à la pleine réalisation du crédit ne compenseront qu'environ trois années de ses émissions totales, la majorité de son empreinte carbone (70 à 80 %) provenant par ailleurs de sa chaîne d'approvisionnement et du transport, postes que l'achat de crédits ne traite pas directement.
Ce cas fait aujourd'hui figure de référence pour le financement mixte public-privé de la conservation en zone de parc national : il illustre comment la certification d'un service écosystémique peut débloquer un flux de capital privé complémentaire à la subvention publique, tout en offrant un modèle potentiellement réplicable pour des propriétaires fonciers isolés ne disposant pas, seuls, de la surface critique ou de l'expertise nécessaire pour accéder au marché carbone.
Ce travail de terrain a été, à bien des égards, une expérience formatrice. Arpenter le parc national d'Eryri nous a permis de saisir des rapports institutionnels et des enjeux que l'analyse à distance n'aurait pas pu révéler : sans l'expérience du lieu, il est difficile de percevoir les besoins réels ou les points de tension qui traversent le territoire. Ce projet nous a également offert l'opportunité de sortir des cadres théoriques et abstraits de nos années d'études respectives, et de nous confronter à la question, plus concrète, de l'application de concepts économiques à un contexte et territoire particuliers. Il a aussi fallu apprendre à se coordonner avec d'autres disciplines, tenir un agenda de recherche, et maintenir une rigueur de travail en amont, sur le terrain, puis en aval. Cela s’est avéré un exercice exigeant mais gratifiant, porté par notre curiosité intellectuelle et le goût de mener un travail jusqu'à son terme.
Cette expérience nous a cependant aussi confrontées à certaines limites. Nous ne disposions pas de suffisamment de données pour mener une véritable étude statistique (données privées, ou peu de récoltes de la part des institutions locales), ce qui aurait pourtant été stimulant tant nous apprécions toutes les deux l'économie quantitative et le traitement de jeux de données. Plus largement, si les entretiens permettent de saisir la réalité concrète derrière des projets ou des plans stratégiques, mais aussi de donner des intuitions sur les sujets clivants parmi les différents acteurs locaux, ils ne constituent pas, en économie, une preuve scientifique à proprement parler. Nous nous sommes rendues compte que sans dispositif expérimental mis en place à grande échelle et en amont (ex : méthode de Différence des Différences (DiD)), le travail sur le terrain atteint rapidement ses limites méthodologiques pour la discipline. Enfin, à propos de la forme du rendu, nous avions initialement envisagé un format plus ambitieux, celui d'un article académique ; nous avons finalement choisi un site internet, plus accessible à travers son ton moins formel, et alimentable au fur et à mesure de l’évolution et des suites du projet.
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